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Billets Dumeur

Cher Cloclo

 

Mon blog commence à se transformer en rubrique nécrologique, mais en même temps vous n’avez qu’à ne pas tous mourir aussi.

Je disais l’autre fois à un collègue que j’aurai bien aimé un jour écrire des nécrologies et en faire mon métier, mais là pour toi Cloclo, ce que je vais écrire ça n’aurait pas été publiable dans les rubriques habituelles.

Je me permets de te tutoyer parce que de ton vivant tu ne supportais pas que je t’appelle « monsieur » donc là j’estime que je peux te faire cette faveur. Les morts ont tous les droits.

Nous avons fait connaissance en 2014, quand tu es rentré dans la maison de retraite. J’avais tenté de faire une anamnèse, et tout de suite ça avait dérapé. Vous avez des enfants monsieur ? « Non mais j’ai plein de petits veaux », m’avais-tu répondu. Tu étais inséminateur de vaches. Mon premier. Je t’avais trouvé un peu collant, un peu dragueur et ça m’avait un poil gonflée à l’époque je me rappelle. Tu as fait cette impression-là à d’autres femmes, et puis nous nous sommes aperçues avec le temps que tu étais autre, que tu n’étais pas de cette branche-là - gros lourd à recadrer - non, pas du tout de cet acabit.

Et nous sommes toutes tombées sous le charme. Incroyable.

Avec moi ça a commencé en 2016 quand tu es venu rôder près de mon bureau et que tu as tenté cette approche, sur mes « toilettes estivales » comme tu disais. Ça m’avait un peu piquée et puis au fil du temps j’étais ferrée, c’était devenu un jeu entre nous, dès que j’entendais les roues du déambulateur qui crissaient à l’approche de mon bureau, je savais que c’était vous, je bombais le torse, je réajustais ma coiffe et je me disais « tiens c’est mon charmeur, c’est monsieur Claude ».

« Oh madame Suzy, vous êtes venue dans la salle à manger l’autre jour, vous aviez une belle toilette, et puis elle était drôlement bien portée, mais vous êtes passée trop vite, je n’ai pas eu le temps de bien vous voir ! La prochaine fois tapez-moi sur l’épaule s’il vous plaît ! ». Et moi je rosissais des joues : « oh monsieur Claude ! ». « Mais surtout ne le dites pas à votre mari, d’accord ? », rajoutiez-vous avec le dentier mal collé qui des fois tombait pendant nos séances de flirt désuet.

Cet hiver vous avez été un peu déçu car je m’étais rôdée aux pantalons, « mais c’est qu’il fait froid monsieur Claude ! » et vous m’encouragiez à trouver des robes chaudes. J’ai pensé bien à vous le matin quand je m’habillais, si vous saviez...

Et voilà que je vous revouvoie tiens…

Qu’est-ce que vous avez pu rire à cette table où maintenant ils sont quasiment tous morts ; vous étiez l’un des derniers survivants. L’ambiance avait bien changé depuis quelques temps mais vous continuiez à chanter en rentrant dans votre chambre, à flirter avec nous toutes (oui je sais que je n’étais pas la seule, briseur de cœur), à vous accrocher à la vie malgré vos montagnes russes cardiaques.

Insuffisance cardiaque terminale.

Quand je pense à tous les débats actuels sur la fin de vie, l’euthanasie, et la vieillesse, je ne peux pas m’empêcher – encore – de penser à cette formidable pulsion de vie que vous possédiez, à plus de 94 ans, à tout croquer avec votre râtelier, et à en vouloir encore plus encore. C'est que la cantine et la cave étaient bonnes en plus du charme que vous nous faisiez et que nous vous faisions.

« Faites tout surtout pour prolonger ma vie et pour ne pas que je meure » : ce sont à peu près les dernières paroles que nous avons entendu de vous, juste avant que nous vous envoyions à l’hôpital dans une ultime tentative de sauvetage. De quoi faire pâlir toutes les assos de la mort digne. Comme s’il y en avait des indignes… Des sauvetages nous en avions tenté quelques-uns, à votre demande toujours, et jusqu’à maintenant cela avait plutôt bien fonctionné, vous reveniez pimpant et chantonniez dans les couloirs peu de temps après, la barbe rasée de près, l'after shave au menton, le déambulateur bien huilé avec l'affichette « Cloclo » dessus (on n'a jamais su d'ailleurs d'où elle venait cette affichette, elle est apparue un beau matin sur votre guidon). 

Sauf que depuis votre hospitalisation de la dernière chance, nous ne vous avons plus revu arrivant avec panache avec votre déambulateur à roulettes monsieur Claude. Nous ne vous avons plus revu du tout. A l'hosto ils n'ont pas pu vous rendre immortel ces enfoirés. Ils ont fait ce qu'ils ont pu pour que vos derniers jours ne soient pas douloureux, et apparemment vous avez résisté. Mais oui, ça ne nous a pas étonnés, résister à la mort c'était tout vous ça. Ils n'ont pas pu exaucer davantage ce vœu fou à l'hôpital ; à 94 ans nom de nom, qu'attendiez-vous monsieur Claude ?

Vous attendiez la vie encore, toujours, l'amour, la tendresse, la complicité, le bon pif, les potes, les fou rires et le rabe à la cantoche.

Vous n'en aviez jamais assez de tout cela, et nous non plus. Je ne sais pas s'il existe quelque chose après la Mort, nous n'en parlions jamais ensemble vous aviez peur que ça La fasse venir, mais j'aime penser que quelque part il y a mon Cloclo qui fait du gringue gentillet à toutes les filles qui passent en robe, que ça va les gonfler dans un premier temps et puis qu'après elles vont s'apercevoir de l'homme que vous êtes réellement. Et qu'elles vont flirter avec vous avec leurs petites ailes dans le dos. J'aime imaginer que vous allez retrouver les potes de la tablée qui sont tous partis, et que vous allez de nouveau rire grassement ensemble, déboucher des bouteilles et vous engueuler joyeusement en vous tapant sur les cuisses. Sinon... je préfère ne pas y penser parce que le déambulateur avec le panneau « Cloclo » dessus me manque déjà terriblement.

Oh monsieur Claude !

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