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Billets Dumeur

La grande évasion

prison

 

Dernièrement il y a eu un trou dans l’actualité entre la neige qui tombe en hiver (un scoop) et la libération sur faute de procédure de Florence Cassez, alors nos cher médias ont trouvé un bouche trou fumeux, en l’occurrence encore une affaire de petit vieux maltraité. Enfin cette affaire n’a pas fait feu longtemps comme je m’y attendais, parce que les vieux c’est bien connu on en parle uniquement dans les gros creux d’actualité, et encore faut que ce soit bien sordide sinon bof. J’ai galéré d’ailleurs pour trouver des articles sur le Net qui en parlait, j’ai même dû taper « personne âgée morte » dans Google ; sordide je vous disais.

 

Cette fois il s’agit – les guillemets évoquent des citations – d’une « nonagénaire » « échappée », qui ne « présentait pas de risque de sortie », et qui a été retrouvée morte de froid le lendemain dans le parc de l’hôpital où elle était hébergée. Une enquête va être menée sur ce drame, afin de déterminer qui est en cause (le personnel peu vigilant, la police qui n’a pas fait de recherches, etc), et comment à l’avenir « renforcer la sécurité des patients ». Je serai chiante, je mettrai derechef les projecteurs sur les termes très délicats usités par les médias ; et comme je le suis, je vais le faire tiens : « nonagénaire » déjà vous retire le titre d’humain et ne vous classifie que par votre âge. En cas d’accidents de la vie, est-ce que d’habitude on dit « un quadragénaire est mort noyé dans un lac » ou « un quinquagénaire a causé un accident de la circulation » dans les gros titres ? Je ne crois pas mais bon, peut être après tout. J’aime bien aussi le verbe « échapper » hein, peut être utilisé à bon escient remarquez, parce que vouloir se barrer de certains types d’établissements me semble tout à fait sain comme démarche, mais on peut alors supputer que le verbe « évader » aurait été plus juste finalement. On apprend aussi que la dame ne « présentait pas de risque de sortie » ; alors déjà compter sur la prévisibilité de tous les comportements humains me semble absolument pédant, et ensuite je ne savais pas que sortir présentait un risque mais bon, je dois être une oie blanche aussi. Et puis quant à l’utilisation de « renforcer la sécurité des patients », on essaie de les sécuriser contre quoi finalement, les éléments extérieurs, eux-mêmes, quoi au juste ?

 

Bon ça y est j’ai fini d’être chiante sur l’utilisation de tous ces mots bien hasardeux enchaînés bout à bout. Nonobstant le caractère terrible de l'histoire de cette petite vieille morte toute seule dans le froid de la nuit sur lequel je ne me prononcerai pas davantage, les personnes qui crient au scandale comme d’habitude, ont-elles déjà eu affaire à un vieux ou une vieille un poil désorienté, tenace ou ayant juste l’envie comme tout le monde d’aller faire un petit tour à la fraîche ? Un hôpital peut-il être assimilé à un établissement pénitencier vous demande-je ?

 

Laissez-moi vous raconter une histoire qui est arrivée il y a 7 ou 8 ans dans notre établissement.

 

Mme Petitbonhomme aime particulièrement les bains de mer et faire des longueurs dans l’eau froide, sauf qu’elle n’habite plus au bord de l’océan et je dirai que le plus proche doit être à 300 km environ. Avant, elle avait un chien qu’elle emmenait en ballade dans le parc, sauf qu’à un moment on s’est aperçu que c’était plutôt le clébard qui la promenait et qui la ramenait à bon port d’ailleurs parce plus ça allait, plus elle se paumait. Un jour le dit chien a fini par mourir et Mme Petitbonhomme elle a eu de plus en plus envie d’aller voir la mer, et aussi d'aller récupérer son compagnon poilu parce qu'elle avait oublié qu'il était parti au paradis des croquettes. A peine le dos tourné de nous autres personnels de la maison de retraite, elle se barrait à toute allure et je dois vous dire que pour la rattraper il fallait avoir un pas drôlement soutenu. Quand nous parvenions néanmoins à la poursuivre, la tâche n'était pas terminée car le plus compliqué était de la ramener, car là ce petit bout de vieille femme d'à peine 1m50 et pesant une quarantaine de kilos toute mouillée, se débattait à qui mieux mieux en nous filant des coups de tatane et en criant à l'assassin dans la rue. A 90 ans révolus Mme Petitbonhomme levait la patte aussi haut qu'une danseuse de Crazy horse accouplée à un Bruce Lee déchaîné. Des « fugues » comme ils disent, elle en a commis des dizaines, si bien qu'à un moment on a renoncé à lui courir après, surtout que la plupart du temps elle se carapatait en douce, en filant à toute allure, et que le reste elle nous collait la honte dans le voisinage. On avait fini par faire un signalement à la police, et de temps en temps Mme Petitbonhomme arrivait toute piteuse encadrée par deux uniformes à la maison de retraite.

 

A l'époque nous n'avions pas encore « d'unité spéciale », celle-ci était en construction et sur le point d'être achevée, et moi j'espérais naïvement que jamais nous ne mettrions de porte barricadée codée à ce futur endroit accueillant des petits vieux « ayant la maladie d'Alzheimer ». Sauf que. Après deux échappées belles plutôt violentes, dont la dernière s'était terminée dans un fossé en contrebas de la résidence, alentours dont nous avions pourtant fouillé le moindre centimètre sans la trouver, il a fallu prendre la décision de placer Mme Petitbonhomme dans l'unité flambant neuve mais pas encore inaugurée. Nous ne pouvions plus la perdre pour de bon et il a fallu se résoudre à l'enfermer Mme Petitbonhomme, qu'elle le veuille ou non.

 

On avait imaginé les pires hypothèses sur son futur dans cet univers privé de liberté (oui je précise qu'on a du mettre une porte fermée avec un code de peur qu'elle se barre encore et encore) et de ses anciens repères. On s'était dit qu'elle allait dépérir et tambouriner à la porte jusqu'à s'en faire saigner les mains. Hé bien non. Foutre non. Du jour où elle est entrée dans notre unité, Mme Petitbonhomme n'a plus jamais cherché à rejoindre la mer. Elle ne cherchait même pas la porte de sortie. Vous pensez que nous lui avions scié les pattes ou anesthésiée à coups de neuroleptiques ravageurs ? Non, non, même pas. Tout ce que nous avons fait c'était lui procurer de la chaleur humaine, un environnement convivial et enrobant, de la vie, de l’attention… Elle est morte plusieurs années plus tard, en marchant pratiquement jusqu’au bout malgré des chutes, des opérations, des hospitalisations, vaillante comme toujours et se relevant sans cesse de tous les coups durs. Avec sa vingtaine de kilos sur les derniers mois de vie, sans aucun escarre. Quand la famille est venue rassembler ses affaires et organiser ses obsèques, en plus de leur peine ils ont du nous consoler.

 

Alors quelle est la morale de l’histoire ? Il n'y en a pas, ou plutôt il y en a plusieurs. Jusqu'au bout le vieux est une personne humaine et a des droits. Les hôpitaux et les EHPAD doivent créer des zones sécurisées mais fondamentalement aller contre la liberté d'aller et venir est puni par la loi ; nous devons appliquer des référentiels bientraitance et des recommandations de bonnes pratiques qui impliquent et sécurité et respect des principes de liberté. L'accompagnement que nous faisons auprès d'eux se fait dans des paradoxes sans fin. En tant que soignant il faudrait aussi s'improviser surveillant pénitentiaire ou policier, vous trouvez que c'est normal de cumuler ce type de missions ? Et en toute fin je dirai que si vous voulez qu'un vieux arrête de crapahuter dans tous les sens, au lieu de le contraindre à rester, donnez lui l'envie d'y rester justement, donnez lui l'envie comme dirait l'autre, ça résume très bien l'accompagnement idéal.

 

Faites en sorte qu'ils ne pensent plus à la porte de sortie. Ça marchera sur la plupart d'entre eux. 

 

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